Roundup : le pesticide divise l’Union européenne et l’OMS, LeMonde.fr 28/03/16, 17h25
Stéphane Foucart
 
Le glyphosate est-il cancérogène ? C’est la question au cœur d’une dispute d’experts en cours, entre l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Union européenne. Le Monde a entrepris d’expliciter les détails de cette controverse, dont l’objet n’est pas anodin : le glyphosate – la molécule active du Roundup, le célèbre désherbant de Monsanto – est le pesticide le plus utilisé au monde et le plus fréquemment retrouvé dans l’environnement. Il est aussi la pièce centrale de la stratégie de développement des biotechnologies végétales, puisque près des trois-quarts des cultures OGM actuelles sont modifiées pour tolérer le glyphosate, ce qui tire vers le haut les tonnages utilisés en agriculture.
Et si la controverse actuelle est si forte, c’est que l’autorisation du glyphosate expire fin juin en Europe. La Commission et les Etats-membres doivent décider, dans les prochaines semaines, s’il y sera, ou non, réautorisé. La décision aura des répercussions considérables sur l’agriculture européenne, l’environnement et la santé publique.
Rappel des épisodes précédents : en mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l’agence de l’OMS chargée d’inventorier les substances cancérogènes, a classé le glyphosate « cancérogène probable » pour l’homme. A la fin de la même année, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) a, au contraire, jugé « improbable » qu’il soit cancérogène. Comment des experts peuvent-ils parvenir à des conclusions si diamétralement opposées ? Vous le saurez si vous parvenez au bout des trois parties de ce (long) billet.
1. Les experts
2. La méthode
3. L’évaluation
4. Conclusion

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1. Les experts
• Au CIRC
En janvier 2015, dix-sept scientifiques de plusieurs disciplines (épidémiologie, toxicologie, etc.) et de onze pays ont été réunis par le CIRC. L’objectif était d’évaluer la cancérogénicité de plusieurs pesticides, dont le glyphosate. Selon la méthodologie de l’agence de l’OMS, les chercheurs rassemblés ont été sélectionnés sur leur excellence scientifique et leur absence stricte de conflits d’intérêts. Sur ce dernier point, il faut croire le CIRC sur parole car l’agence ne publie pas les déclarations d’intérêts des auteurs sélectionnés… Les noms des 17 experts en question ont, en revanche, été publiés. Il s’agit pour l’essentiel de chercheurs universitaires ou d’institutions de recherche publiques. Un seul des dix-sept chercheurs sélectionnés exerce comme consultant privé. Auditionné par les experts comme « spécialiste invité », Christopher Portier, une figure de la toxicologie, n’a pas pris part à la rédaction de l’avis, en raison d’un lien d’intérêt avec une ONG environnementaliste américaine.
Quant au critère d’excellence revendiqué par le CIRC, il est plus délicat à évaluer. Pour s’en faire une idée, il est possible de recourir à ce que les spécialistes de bibliométrie nomment l’indice de Hirsch (ou « h-index ») des chercheurs sélectionnés. Cet indice donne une idée de leur productivité scientifique (la quantité d’études publiées) et de la reconnaissance dont ils jouissent dans leur discipline (la fréquence de citation de leurs travaux dans la littérature scientifique). En calculant la moyenne des h-index affectés aux 17 membres du groupe de travail par la base de données Scopus, on parvient à un h-index moyen de 30,5.
Selon les critères de Jorge Hirsch, le créateur de l’indice, un scientifique ayant un h-index de 20 peut estimer sa carrière « couronnée de succès » après 20 ans d’activité. Avec un h-index de 40, il entre dans la catégorie des « chercheurs exceptionnels ». Avec un h-index moyen de 30,5, le groupe de travail du CIRC qui a statué sur le glyphosate se situe entre ces deux catégories.
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• A l’Efsa
Qu’en est-il dans le camp d’en face ? L’avis définitif de l’Efsa, déclarant « improbable » le potentiel cancérogène du glyphosate, a été rédigé par ses experts « maison », c’est-à-dire par des employés de l’agence. Sont-ils des scientifiques actifs et compétents ? Ont-ils des conflits d’intérêts ? A la première question, il est impossible de répondre : l’Efsa n’a pas divulgué leurs noms, expliquant que c’était l’institution elle-même qui endossait l’avis. Quant à l’indépendance de ses experts, l’Efsa assure avoir contrôlé les déclarations de chacun d’eux, et qu’aucun n’était en conflit d’intérêts. Il faut également croire sur parole l’Efsa car, comme dans le cas du CIRC, les déclarations d’intérêts en question n’ont pas été publiées. Toutefois, à la différence du CIRC, l’Efsa pâtit d’une réputation épouvantable en matière de gestion des conflits d’intérêts. La dernière affaire en date, la nomination d’une ancienne lobbyiste de l’agro-alimentaire à la tête de la communication de l’Efsa, a conduit plusieurs ONG a interpeller directement la Commission européenne.
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Cependant, les experts de l’Efsa ne sont pas les seuls à avoir travaillé sur l’avis rendu. Loin s’en faut ! En Europe, l’évaluation d’un pesticide commence par la désignation d’un Etat-membre, dit « Etat-rapporteur », chargé de constituer un pré-rapport sur les risques présentés par le produit. Dans le cas présent, c’est l’Allemagne qui a été désignée rapporteure. Berlin a confié à son institut fédéral d’évaluation des risques, le BfR (pour Bundesinstitut für Risikobewertung) le soin de rédiger un pré-rapport sur le glyphosate, qui a servi de base de travail à l’Efsa. Qui a rédigé le pré-rapport du BfR ? On ne sait pas. « Une équipe de scientifiques a été impliquée dans l’évaluation du risque pour le glyphosate, appartenant à différents groupes de travail et départements du BfR », répond-on sobrement au BfR. Nul ne sait donc précisément qui a rédigé le pré-rapport allemand.
Une situation qui irrite considérablement les ONG, qui déplorent l’absence de politique de prévention des conflits d’intérêts au sein de l’agence allemande. L’association bruxelloise Corporate europe observatory (CEO), qui travaille sur le lobbying au sein des institutions européennes, souligne ainsi que le groupe d’experts sur les résidus de pesticides du BfR accueille des scientifiques directement employés par des géants de l’agrochimie : deux appartiennent à Bayer, un est salarié de BASF. Un autre est employé d’Eurofins, groupe qui a également des intérêts dans l’agrochimie… Au total, quatre des douze experts du groupe sont potentiellement en conflits d’intérêts, une proportion quasi-stable depuis 2008 souligne CEO : à chaque renouvellement du groupe d’experts, un quart à un tiers d’entre eux sont en conflit d’intérêts.
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Ce n’est pas tout : avant d’être finalisée, l’expertise européenne a été passée en revue par des experts nationaux, envoyés par les Etats-membres. « Les experts nationaux n’ont pas participé au processus en leur nom propre, explique-t-on à l’Efsa. Ils sont là essentiellement pour représenter la position de leur pays. » Ces scientifiques adhèrent-ils, ou non, à la position qu’ils ont dû défendre lors de la finalisation de l’avis européen ? Auraient-ils pris les mêmes positions s’ils avaient eu à siéger en leur nom propre, et non en représentation de leur gouvernement ? Il est impossible de le savoir avec certitude, mais un chiffre permet de s’en faire une idée. Au total, 75 experts nationaux ont été dépêchés par les Etats-membres pour passer en revue et finaliser l’avis de l’Efsa sur le glyphosate. Mais, dit-on à l’Efsa, « seuls 14 d’entre eux ont accepté de voir leur nom rendu public ». Ainsi, 61 experts (soit 82 %) n’ont pas souhaité que leur nom puisse être associé à l’avis définitif de l’agence européenne…
En résumé : les experts ayant travaillé sous la houlette du CIRC sont connus, tandis que la quasi-totalité de ceux ayant participé à l’expertise européenne ne peut être identifiée.
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2. La méthode
>> Suite à lire à :
<http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/03/28/roundup-le-pesticide-divise-l-union-europeenne-et-l-oms_4891222_3244.html>

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source: la revue de presse de FNH